Le Monde se brise en morceaux de Benjamin Fondane

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Texte inédit retrouvé par Monique Jutrin. Le poète francophone Benjamin Fondane (1898-1944) à la suite des poèmes du recueil « Titanic » a écrit un ensemble de poèmes en vers libre de résistance sur une journée qui dans la poussière du présent lance un appel d’espoir à l’avenir.

Dans une ville du nord de la France, je marchais dans la rue quand mon regard fut attiré par des petites lamelles brillantes éparpillées sur le sol. Comme le hasard fait bien les choses, ou du moins comme on voit ce que l’on veut bien voir dans la rue, je ne mis pas longtemps à reconnaître des caractères d’imprimerie qui en ce qui me concerne est le sujet obsessionnel de mes jours et de mes nuits. Je me mis à ramasser ces lamelles de plomb qui sur le sol faisait comme autant de cailloux blanc sur un chemin et s’arrêtaient au seuil d’une porte. Toujours intrigué je tournais en rond quelques instants devant la porte en cherchant d’autres caractères dont j’avais remplis mes poches, sans même avoir l’idée de rentrer dans l’immeuble, quand la porte s’ouvrit. Une dame suivie d’un homme âgé s’avançait. Je me permis de leur demander en leur montrant le contenu de mes poches, s’il n’y avait pas une imprimerie quelque part, étant donné ce que je venais de découvrir. L’homme m’invita alors à entrer en me disant :

« J’ai été imprimeur depuis l’âge de quatorze ans. Cela me fend le cœur, j’ai dû vendre mon imprimerie, regardez, il ne reste presque plus rien. Les casses de caractères ont été vendues au poids pour la fonte. Vous arrivez trop tard. »

Je fis ainsi le tour du bâtiment qui avait abrité l’imprimerie. Les traces d’ un autre monde était là. Je n’en croyais pas mes yeux : La fin d’une imprimerie, encore une !  J’étais triste et heureux, d’avoir découvert par hasard et au dernier moment ce qui avait été un lieu où l’on fabriquait les livres d’autrefois que j’aimais, et triste d’assister à la fermeture de l’une de ces petites industries que nous ne verrons plus jamais dans nos villes, avec ces imprimeurs aux manches retroussées penchés au-dessus d’un marbre en train de corriger leurs épreuves. 

Déçu d’avoir perdu l’occasion de récupérer ce matériel, je voulu savoir s’il ne restait pas quelque chose, puisque pour ma part je n’avais que très peu de matériel à disposition. Oui justement, quelques joints de serrage, une forme pour le calage des pages, des boites d’encre et des rames de papier épais. L’affaire fut vite conclue, puisqu’il me donnait tout. Et je repartis dans mon atelier-garage pour   réfléchir à la prochaine impression. Je pensais alors à un poème de Benjamin Fondane   dont la qualité m’avait étonné.  Connaissant assez mal l’ensemble de son œuvre, je pris contact avec Monique Jutrin qui s’occupe des Cahiers Benjamin Fondane. En effet les œuvres complètes de Benjamin Fondane n’existent pas encore et il est difficile de se faire une idée précise de son travail, car c’est encore aujourd’hui un poète discret et pourtant…. Mon choix allait tout d’abord vers un ensemble intitulé «  Au temps du poème ». Un ensemble poétique en 11 parties que l’on trouve reproduit de façon fautive page 230 dans le recueil « Le mal des fantômes » aux éditions Verdier. Je voulais d’abord avoir l’avis de Monique Jutrin et puisque j’insistai sur l’aspect inédit des Voix de Garage, elle me conseilla un autre trésor poétique :  « Le Monde se brise en morceaux » qui à l’origine se trouvait dans l’un des manuscrits du recueil de poèmes intitulé Titanic dans les années 1934-1935, mais que Fondane a finalement retranché de l’édition originale. Mais par ailleurs dans le recueil d’Ulysse on trouve déjà ces mots : « Voici le monde- si je pouvais le déchirer /si je pouvais me déchirer /moi-même sur le monde. » ce que l’on peut comprendre c’est que les deux recueils se suivent de près dans le temps et correspondent à une période créatrice et non critique comme celle qui suivra à partir du livre Rimbaud le Voyou.

  Monique Jutrin qui avait découvert ces poèmes oubliés n’eut pas de mal à me convaincre de l’intérêt d’imprimer un tel ensemble. Il me faudra d’ailleurs ne pas oublier d’en composer une seconde édition lorsque j’aurai épuisé cette nouvelle recherche typographique.  A mon habitude, j’avais composé l’ensemble sur ma table de cuisine avec une casse de Garamond romain et une autre en italique corps 12. J’avais tiré une seule épreuve pour la relecture et comme j’étais impatient d’avoir ce petit livre avant un départ « léger » pour un coin de France oublié où je devais passer une longue année de solitude, j’avais lancé l’impression. J’avais aussi voulu forcer la pression des caractères sur le papier, pour donner à mon petit livre un aspect gaufré que l’on retrouve surtout dans les livres de colportage imprimé sur les presses en bois. 

D’autre part, même si l’impression au plomb mobile a toujours représenté une contrainte et qu’aujourd’hui beaucoup lui préfère le numérique, Fondane se fait l’écho d’un sujet que j’ai abordé dans mon article précédent au sujet de Ivar Ch’vavar et de la contrainte. Il est d’ailleurs  étonnant de voir que des auteurs soient persuadés de l’usage de la contrainte et des formes fixes pour suppléer au vide existentielle qu’ils ressentent depuis toujours. Ce qui s’identifie ou se manifeste comme étant de la poésie, n’est pas forcément de la poésie. La contrainte peut d’ailleurs être plus formelle pour des poètes réactionnaires qui n’écriraient que des sonnets ou des haikus… psychologique et morale pour des progressistes qui se définissent comme des enfants du surréalisme.  Quand la maladie de notre époque est une maladie bourgeoise qui ne donne même plus son nom, pourquoi imaginer encore que la poésie serait populaire et selon les canons d’aujourd’hui : une vilaine poésie capitaliste assoiffée du sang d’animaux pourris aux hormones et aux humeurs de lavande/ romarin transgénique? Certains voudraient devenir des professionnels de la poésie, et ils sont en train de se planter : Tant mieux ! Puisqu’ils n’ont plus la force d’être libres, qu’ils continuent leur soirées orgiaques sous différents signes religieux ou politiques !

On comprend alors pourquoi il ne faut pas oublier le dadaïsme, Hugo Ball et l’absurdité du monde, Tzara et l’influence qu’il eut sur Fondane. Pour Fondane, le monde est peut-être sans raison, parce qu’il est ancien /et ne changera pas/. Et il ne souhaite rien d’autre, parce qu’il est en colère. Il jette l’anathème: « Que périsse le monde ! » et justement depuis quelque temps, on s’en rapproche. Est-ce que cela nous autoriserait à continuer de faire n’importe quoi comme nos dirigeants, nos diplomates, nos magistrats, nos chefs d’entreprise et de nombreux peuples qui tentent encore vainement de copuler et de prospérer à la surface de la grande bleue ! Je pense aussi à cet espèce de pied de nez de Fondane au poète Eluard et son sens de l’ambiguïté…  que comme lui je déteste de tout mon cœur :

«  Quand nous parlons liberté, les gens croient que ça y est. Quand nous disons : vouloir l’impossible, on pense que rien n’est plus facile. Mais précisément nous parlons de liberté parce qu’il n’y en a pas et de l’impossible parce qu’il est impossible. Se croire libre n’est pas être libre, c’est la meilleure manière de n’y jamais parvenir. Allez, Sisyphe au travail ! Ne pas désespérer de la liberté est une chose ; croire qu’on est libre parce que l’on roule le roc sans y penser, en est une autre ; mais proclamer que rouler le roc, c’est la liberté même – cela est encore pire que le mal lui-même». Carnet de travail. 1943. In Cahier Benjamin Fondane 2004.

 

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